Introduction

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Ce principe, attribué à Lavoisier, peut illustrer les lois physiques de conservation scalaire énergie et masse, mais c’est aussi le principe de toutes les activités humaines depuis l’aube de l’humanité. Humanité qui se trouve maintenant confrontée à la finitude des ressources naturelles et aux incertitudes liées aux dégâts provoquées par ses activités. Car, prélevant des ressources primaires (matières et énergie) des milieux naturels (air, eau et sol) pour les transformer-produire en biens et services puis, en rejetant dans ces milieux naturels les substances transformées-consommées, avec la croissance démographique et la tendance contemporaine de l’humanité à se « développer » par l’augmentation continue de la production de biens et services et l’élévation du niveau de consommation de cette population, les activités humaines sont parvenues à un niveau mettant en question ce modèle dominant. Les dégâts constatés actuellement, changement climatique, pollutions des milieux naturels, perte de la biodiversité, …, sont reliés à ce modèle dit « linéaire ». Déjà, en 1896, le Prix Nobel de Chimie 1903 Svante Arrhenius publiait un article « Sur l’influence de l’acide carbonique dans l’air sur la température au sol ». Puis, il y eu le Club de Rome et le Rapport Meadows, le GIEC, l’Accord de Paris, qui induit, pour la France, sur 30 ans, de passer d’une empreinte carbone de 12 tonnes à 2 tonnes par habitant et par an, quand l’espace européen cible 55 % de réduction dès 2030, … et qui font émerger la question principale : comment faire mieux avec moins ?

Avec l’émergence de la comptabilité physique (matières et énergie) des activités humaines et la prise en compte de leurs externalités avec l’analyse en cycle de vie des artefacts, un modèle régénératif pourrait apparaître, mettant en avant la sobriété, l’efficacité et l’exploitation de ressources locales et renouvelables, issues de récupération ou de recyclage, dans un schéma interconnecté de circuits courts et circulaires, induisant un nouveau paradigme dans les modèles de production/consommation. Parce qu’il s’agit de revoir la matérialité physique de nos modes de vie, de mieux gérer l’énergie et les matières nécessaires à toutes les activités humaines et qu’il y a un domaine qui touche tous les domaines d’activités humaines, agir d’abord sur le levier de l’urbanisation de nos sociétés permet d’englober la plupart de ces sujets et d’introduire l’écoconception dans les domaines clés du bâtiment, de la mobilité et de la plupart des activités, en utilisant les pouvoirs institutionnels des autorités légitimes sur l’usage des sols et le bon fonctionnement des services collectifs. « Les villes, les territoires sont les seuls espaces où on puisse espérer gérer d’une façon cohérente les défis de l’efficacité des systèmes de production et d’échange, les défis de la cohésion sociale, et les défis d’une société durable. Ce sont les seuls espaces qui puissent traiter ensemble des trois » (Pierre Calame, 2010). Avec la volonté politique des autorités légitimes en charge des compétences de l’aménagement, de l’administration, de l’utilisation des sols et du bon fonctionnement des infrastructures collectives (voirie, eau, déchets, …), en associant les parties prenantes autour d’une ingénierie collective de projets territoriaux, il est possible de répondre à cet objectif de « faire mieux avec moins ». Bernard Stiegler, dans un entretien, exprimait ainsi sa vision de la troisième révolution urbaine : « la ville est un système complexe, humain et technologique, qu’il faut saisir avec une vision intégrée. Les technologies du numérique viennent considérablement complexifier, intégrer, globaliser tout cela. C’est une nouvelle écriture urbaine qui s’invente et qu’il faut apprendre à maîtriser ». Améliorer le métabolisme territorial, transformer les activités humaines en favorisant l’écoconception, les synergies, les complémentarités, les mutualisations possibles, par une démarche de co-conception de dispositifs sociotechniques gérant les flux locaux de matières et d’énergie, avec un juste équilibre entre intérêts collectifs et droits individuels, en assurant dans la durée les performances environnementales, sociales et de gouvernance attendues, tel pourrait être les attendus de l’expérimentation de ces projets territoriaux distribués, différenciés. Au-delà de pouvoir élaborer et gérer collectivement les ressources territoriales, il s’agit aussi et surtout d’engager des changements de pratiques en articulant simultanément conventions sociales, technologies et habitudes, en s’appuyant sur les références légales, morales, culturelles partagées par les parties prenantes. L’indicateur de succès d’une telle démarche réside alors dans la satisfaction des usagers, qui doivent pouvoir retirer un bénéfice psycho-socio-économique en retour des engagements qu’ils auront pris de contribuer à la démarche. On se référera utilement aux travaux autour de la gestion des communs qui font apparaître un troisième modèle de coordination des acteurs, la réciprocité, aux côtés des forces du marché et des pouvoirs de l’Etat.

Un modèle efficient du métabolisme territorial à imaginer, une gestion des communs à revisiter, les processus métiers de la fabrique de la ville et des territoires à renouveler, un cadre d’expérimentation à bâtir, opérationnel en France, transposable en Europe et ailleurs, un référentiel commun à créer et à partager, une conception collective des dispositifs sociotechniques gérant ces flux de matières et d’énergie à accompagner, à modéliser et à évaluer, tels sont les principaux objectifs de ce projet d’innovation ouverte au long cours. L’ambition est d’introduire une démarche expérimentale dans l’action publique locale, de produire des politiques par essai-erreur, d’apprendre de ces expérimentations et de partager cette connaissance et des outils communs. Il est proposé ici un modèle favorisant l’émergence des conditions nécessaires pour un « Territoire E+C-« , en maillant le territoire de projets territoriaux cohérents, alignés sur les réalités de chaque périmètre géographique considéré et coopérant avec les autres, voisins ou plus distants. Il n’y pas lieu de privilégier un échelon particulier, mais de poser le « territoire » par différence avec le niveau global. Mêlant vision multi niveaux et appropriation par les acteurs locaux, cette démarche délivre un schéma de dispositifs distribués et interconnectés, basés sur la notion européenne des « communautés énergétiques locales » et couvrant, en relations avec les opérateurs des services collectifs, la gestion locale de l’énergie et des matières. Aujourd’hui, peu de territoires ont une vision englobante, actionnent une politique publique adaptée à la complexité des enjeux, se dotent des moyens permettant d’assurer les performances attendues. On peut alors qualifier le cadre proposé de modèle ouvert, rendu librement exploitable sous licence « open source ».

Il s’agit ici de transposer aux territoires l’expérimentation E+C-, lancée en 2016 par les pouvoirs publics français afin de préparer la future réglementation environnementale des bâtiments neufs alignée sur la stratégie nationale « bas carbone », en agissant sur l’un des premiers leviers actionnables : l’administration des sols. Le passage à l’échelle du bâtiment au quartier et au-delà complexifie l’opération, mêlant espace public et espace privé, objets stationnaires et objets mobiles, analyse multi-scalaire des flux entrants et sortants, pluralité des processus et des acteurs, … : un quartier est, plus qu’une somme de bâtiments, un système global qui a un fonctionnement propre, en interaction avec la ville et, au-delà, avec le territoire. Le territoire est un système complexe évolutif qui associe un ensemble d’acteurs d’une part, l’espace géographique que ces acteurs utilisent, aménagent et gèrent d’autre part. Dans le processus de la fabrique de la ville et des territoires, si la phase de conception-réalisation est structurante, il sera ici souligné l’importance des autres étapes du cycle de vie des structures bâties, l’exploitation et la fin de vie, qui conditionnent en rétroaction les phases initiales. Si un bâtiment peut avoir une fin de vie, un territoire, une ville peut ne pas connaître de « fin » mais des modifications, des changements, plus ou moins importants, plus ou moins rapides. Face à un état de la situation objectivée et contextualisée, les méthodes et outils favorisant la créativité et l’intelligence collective permettent de s’emparer des scenarii prospectifs, des choix multicritères de réduction des impacts environnementaux et d’engager la transformation négociée des activités humaines locales, en coopérant avec les autres territoires. La responsabilité et l’ingéniosité déployée ouvrent alors la voie à l’élaboration d’engagements collectifs de transitions socio-écologiques, de résilience, de régénération des milieux naturels et de leurs écosystèmes, …, et permettent d’obtenir les capacités de mesurer, piloter, tracer, rendre compte et améliorer l’efficience du métabolisme territorial.

Le monde de la surexploitation mondiale du vivant et du non vivant est fini, une société humaine épanouie et en symbiose avec la Nature commence.

Si cette introduction vous inspire, allez plus loin dans l’écoconception du métabolisme territorial

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *